Publié sur ce site le 2 janvier 2000, reproduit partiellement dans Le Devoir, 10 janvier 2000.
La loi québécoise sur le tabac: une première historique?
par
Pierre LemieuxOn abuse facilement du terme "fasciste", mais il est des coïncidences qui ne manquent pas d'intérêt. Prenez, par exemple, les politiques actuelles de santé publique, que l'on peut regrouper sous le vocable de Public Health tant l'influence américaine y est prépondérante.
Un livre récent de l'historien des sciences Robert Proctor montre avec force documentation comment les politiques de santé publique des Nazis préfiguraient les nôtres (The Nazi War on Cancer, Princeton University Press, 1999). Ce livre est d'autant plus intéressant que son auteur ne voit justement dans cette ressemblance qu'une coïncidence.
L'État nazi contrôlait la publicité du tabac, interdisait de fumer dans des endroits publics et dans certains lieux de travail, et essayait d'empêcher les femmes d'acheter des cigarettes. Die deutsche Frau raucht nicht ! ("La femme allemande ne fume pas !"), proclamait un slogan nazi. Selon Proctor, 20 000 Allemandes furent ainsi sauvées du cancer.
Des officines du régime menaient la croisade contre le tabac. Par exemple, l'Institut de recherche sur les dangers du tabac était dirigé par Karl Astel, un officier SS qui voyait dans la lutte contre le tabac "un devoir national-socialiste". Président de l'Université de Jena, Astel interdit de fumer sur le campus. Il se suicida en avril 45, débarrassant l'humanité de sa présence et épargnant du travail au tribunal de Nuremberg.
Il est bien connu qu'Hitler lui-même était un anti-fumeur farouche. Le Führer était aussi végétarien et ne buvait pas d'alcool -- bref, le " non " intégral, tolérance zéro. Mais sait-on que la prédilection du nazisme pour les campagnes de santé publique participait d'une logique plus profonde? Les slogans nazis parlaient plus clairement que la propagande d'aujourd'hui: "Vous avez le devoir d'être en santé", "L'alimentation n'est pas une affaire privée", " Votre corps appartient à la nation"... (Proctor, op. cit., p. 120)
Notre société démocratique et le fascisme allemand n'ont évidemment rien en commun -- même si l'Allemagne du début du siècle était une société très avancée et civilisée. Reste que, comme le fascisme, le Public Health affiche un mépris hautain pour les préférences et les choix individuels. La littérature économique, qui repose entièrement sur la reconnaissance des préférences individuelles exprimées dans l'action, arrive presque toujours à des conclusions diamétralement opposées à celles du Public Health.
Autre coïncidence: le Public Health partage avec le fascisme la glorification du collectif et de l'État. Mussolini n'avait-il pas espéré et prévu que le 20e siècle serait "le siècle de l'État"? Quand le ministre de la Santé du Québec évoque en commission parlementaire "la norme sociale qui s'installe dans une société", le peuple parle par sa bouche collective, et il ne reste plus à l'individu qu'à s'écraser devant les délateurs et les flics armés qui les appuient.
Une société distincte? Le grand frère fédéral a lancé un programme de "dénormalisation comportementale", un autre emprunt américain (voir le site Web de Santé Canada à www.hc-sc.gc.ca/hppb/reduction-tabagisme/html/annexeC.htm). On y propose notamment d'adresser aux fumeurs "des regards hostiles", utiles sans doute quand les flics ne sont pas encore arrivés.
Devant la santé publique, nouveau vocable des intérêts supérieurs de l'État, forme améliorée de la pureté de la race, il n'y a pas de propriété privée qui tienne. Les restaurants et autres entreprises privées sont désormais des lieux publics, contrôlés comme tels par l'autorité.
Un exemple intéressant de l'autoritarisme du Public Health se trouve dans un article récent d'une grande revue juridique américaine: Jon D. Hanson et Kyle D. Logue, "The Costs of Cigarettes: The Economic Case for Ex Post Incentive-Based Regulation", Yale Law Journal, vol. 107, no 8, p. 1163-1361. Les deux savants auteurs entreprennent d'examiner -- rationnellement, pour une fois -- les arguments économiques en faveur de la liberté de fumer, arguments que la littérature du Public Health passe généralement sous silence.Les auteurs proposent une "cigarette card" qui serait obligatoire pour acheter du tabac, ne serait émise qu'aux fumeurs actuels, et contiendrait dans une puce électronique des données complètes sur les habitudes de consommation du fumeur. Ils admettent que leur proposition peut faire craindre l'avènement de Big Brother mais, font-ils remarquer, celui-ci est déjà parmi nous de toute manière et on s'y est résignés, après tout.
Pour achever son oeuvre de pureté publique, le Public Health ne s'arrêtera pas au tabac. La même approche et souvent les mêmes personnes et les mêmes revues américaines ont déjà fait adopter des lois qui criminalisent les armes à feu et la légitime défense des honnêtes citoyens. Et ils ont encore bien d'autres choses dans leur ligne de tir, dont l'alcool, l'automobile, la sédentarité et l'obésité.
Qu'est-ce qui viendra ensuite ? Après avoir suggéré qu'un permis de parent était dans la logique du système actuel, j'ai découvert qu'un médecin britannique, Sir Roy Calne, avait proposé l'idée avant moi. Ceux qui souhaitent avoir des enfants, dit-il, devraient prouver leur compétence et obtenir un permis. Il déclarait à l'Observer du 7 août 1994: "Tout le monde est d'accord avec le permis de conduire, reconnaissant que certaines compétences sont requises pour conduire une automobile. Mettre un enfant au monde est beaucoup plus lourd de conséquences, et je propose sérieusement que l'on réfléchisse à l'idée de soumettre cette activité à autorisation administrative."
Deux fascistes de la santé bien de chez nous, les bons docteurs Katherine Covell et Brian Howe du Children's Rights Centre de Nouvelle-Écosse, y vont de la même proposition : "On ne devrait permettre à personne d'élever des enfants sans avoir terminé l'école secondaire, suivi un cours de parent et obtenu une autorisation administrative" (Corbin Andrews, "A licence to parent", National Post, 22 février 1999, p. A-14).
Toute ressemblance entre notre société démocratique et le fascisme est une pure coïncidence. Encore que, quand vous rencontrerez un inspecteur du tabac, une chemise brune subventionnée ou quelque autre nazillon, au lieu de lui faire un bras d'honneur, il serait plus poli et plus historiquement correct de le saluer avec respect : "Heil Hitler!". J'exagère, bien sûr: on a le national, on a le socialisme, mais il manque entre les deux le trait d'union qui fait toute la différence.