Publié dans Le Figaro-Économie, 18 février 2000, p. X.

 

Le coût social du tabac
L'autoritarisme politique l'emporte sur le constat économique
par
Pierre Lemieux

 

L'important rapport que la Banque mondiale a récemment publié sur l'« épidémie » de tabac [1] représente l'aboutissement d'études lancées au début des années quatre-vingt-dix par l'un de ses économistes, Howard Barnum. L'originalité de ces recherches consiste à analyser les avantages et des coûts sociaux du tabac plutôt que les simples transferts financiers entre fumeurs et non fumeurs.

Jusqu'aux travaux de la Banque mondiale, les économistes s'étaient surtout attachés à la question des transferts : les non-fumeurs subventionnent-ils les fumeurs comme le préten-daient les études de santé publique ? En réponse à cette question, toutes les grandes recherches économiques effectuées dans le monde [2] ont démontré que c'est plutôt l'inverse : les fumeurs meurent plus tôt et, si l'on met en balance les taxes sur le tabac qu'ils paient, les retraites publiques qu'ils ne toucheront pas et les soins médicaux qu'ils ne requerront pas à un âge avancé, la subvention nette va plutôt des fumeurs vers les non fumeurs. Cette évidence est dorénavant tellement bien établie que même la Banque mondiale semble la trouver incontournable.

Les études de coût social auxquelles se sont livrés les économistes de la Banque mondiale sont différentes. Elles reposent sur la méthodologie de l'économie du bien-être (le « welfare economics ») et cherchent à mesurer le coût social net ou, le cas échéant, l'avantage social net de la production et de la consommation de tabac, au-delà de tout transfert parmi des groupes sociaux. Ainsi, quand Barnum soutient que le tabac engendre un coût social net de 200 milliards de dollars par année dans le monde [3], il s'agit d'une perte nette pour la société, dont personne ne profite. Aux yeux de Barnum, le tabac est comme le crime : il ne profite à personne puisque les avantages de certains sont moins grands que les coûts imposés aux victimes.

Le Rapport de 1999 se situe en continuité avec les travaux de Barnum, mais présente des conclusions moins radicales : en effet, contrairement à Barnum, la Banque admet maintenant que « la consommation optimale du tabac n'est pas de zéro » (p. 58). Fondé sur des « background studies » dont on attend toujours la publication, le Rapport conclut que la maximi-sation du bien-être social (avantages sociaux moins coûts sociaux) exige une réduction de la consommation et de la production de tabac.

Qu'il s'agisse de la conclusion extrême de Barnum ou des résultats plus sérieux mais encore inhabituels du Rapport de 1999, il importe de comprendre que l'approche de la Banque mondiale repose sur un concept d'externalité (ou de coût externe) très controversé. Les économistes appellent « externalité » tout phénomène qui échappe à la comptabilisation du marché. La pollution ou, dans le cas du tabac, la fumée secondaire, si tant est qu'elle affecte la santé des non-fumeurs, en fournissent des exemples. Or, les calculs de la Banque ne prennent pas en considération les coûts de la fumée secondaire, sans doute parce qu'ils sont de plus en plus contestés. (En fait, les morts de la fumée secondaire seront sans doute une des grandes supercheries du 20e siècle.)

Quelle sorte d'externalité engendre un coût social dans l'analyse de la Banque ? « Plusieurs fumeurs, explique le Rapport, ne possèdent pas toute l'information concernant la forte probabilité de maladie ou de mort prématurée. » (p. 29) À cause de cette défaillance de l'information, le fumeur s'impose des externalités à lui-même, comme s'il y avait en lui deux moi dont l'un pose des choix défavorables à l'autre. Par conséquent, une partie des coûts que le fumeur supportera s'il est victime d'une maladie attribuable au tabac n'est pas un coût privé, mais un coût externe qu'il faut déduire des avantages que le tabac apporte aux consommateurs (le « surplus des consommateurs ») et aux producteurs (le « surplus des producteurs »).

C'est là un argument économique fort étrange. Non seulement le risque fait-il partie des choix ordinaires de la vie, non seulement l'information optimale n'est pas parfaite mais, comme le montrent les travaux bien connus du Pr Viscusi, les fumeurs surestiment, plutôt qu'ils ne sous-estiment, les risques du tabac. La Banque mondiale note que les consommateurs des pays sous-développés disposent de moins d'information, mais néglige l'espérance de vie plus faible dans ces pays, qui ajoute à la rationalité du choix de fumer.

Une raison concurrente donnée par la Banque pour justifier l'incompétence du consommateur se trouve dans la dépendance que créerait le tabac. Cette idée fait bon marché de la théorie économique de la dépendance rationnelle, selon laquelle la décision de consommer un produit créant une dépendance est tout à fait compatible avec les choix rationnels [4].

La théorie de la dépendance rationnelle confirme plusieurs observations courantes qui suggèrent que fumer est un comportement choisi plutôt qu'une manifestation de ce que l'on a appelé la « pharmacologie vaudou ». Des fumeurs recommencent à fumer des mois, voire des années, après la disparition de tout facteur de dépendance pharmacologique. Presque tous les fumeurs préfèrent une cigarette à un timbre de nicotine. Et il est certainement possible de cesser de fumer puisque la moitié des non-fumeurs sont d'anciens fumeurs. Bref, on est dépendant d'un produit (ou d'un comportement) parce qu'on l'aime, et non l'inverse.

En utilisant les calculs mêmes de Barnum mais en écartant l'idée économiquement suspecte selon laquelle l'individu serait incapable de peser par lui-même les avantages et les ris-ques éventuels du plaisir de fumer, on arrive à un avantage social net du tabac équivalant à quelque 20 milliards de dollars par année.

Même si la Banque avait réussi à démontrer l'incompétence du consommateur dans le cas du tabac, elle n'a rien fait pour établir que l'intervention étatique serait plus efficace (ou moins inefficace) que le marché. L'idée, fondamentale dans la théorie moderne des choix publics, qu'il est absurde de comparer un marché nécessairement imparfait avec l'État idéal et parfait, est absente des analyses de la Banque mondiale, qui reposent sur une théorie économique du bien-être fort naïve.

Il est vrai que le Rapport de 1999 et les études récentes sur lesquelles il se fondent apparaissent plus sérieux que les travaux antérieurs de Barnum. On n'échappe pourtant pas à la conclusion que ce rapport est davantage une oeuvre d'activisme politique qu'une analyse économique. La Banque emploie la notion d'« épidémie » pour vilipender des comportements -- fumer, en l'occurrence -- que plusieurs individus choisissent mais que certaines élites n'aiment pas. La Banque mondiale croit que les « policy-makers » sont plus compétents que les simples individus pour déterminer ce qui est bon pour eux-mêmes. Cette approche n'est pas de l'économie, mais de l'autoritarisme politique.


1. Curbing the Epidemic. Governments and the Economics of Tobacco Control, Washington, World Bank, 1999.

2. Leu et Schaub en Suisse, Raynauld et Vidal au Canada, Manning et al. aux USA, Rosa en France.

3. Howard Barnum, « The Economic Burden of the Global Trade in Tobacco », Tobacco Control, 1994, no 3, p. 358-361..

4. Un bon résumé s'en trouve dans Alan E. Woodfield, The Rational Approach to Consumer Risky Choices, communication présentée au séminaire Choix individuels et liberté, Université du Québec à Hull, 10 décembre 1999, disponible à http://www.uqah.uquebec.ca/lemieux/fr/textes_communications.html.



Tabac et liberté de Pierre Lemieux en vente chez Amazon.com.


| http://www.pierrelemieux.org |